Transcription du épisode 15 de PayPod: État actuel des monnaies numériques de banque centrale

Des banques centrales du monde entier, dont la Banque du Canada, explorent les possibilités des monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Bien que ce type de monnaie puisse procurer de nombreux avantages économiques, il s’accompagne également d’une part de complexité et d’incertitude. Quels facteurs les banques centrales ET les gouvernements prennent-ils en considération avant de créer une monnaie numérique? Quels en sont les problématiques et les risques? Pour discuter des conjectures actuelles en la matière, l’animatrice Cyrielle Chiron reçoit Rod Garratt, titulaire de la chaire de recherche en économie Pellish de l’Université de Californie à Santa Barbara, et Francisco Rivadeneyra, Ph. D., directeur, MNBC, politiques et recherche sur les technologies financières, Gestion financière et Opérations bancaires à la Banque du Canada.

Invité:

Transcription:

Cyrielle Chiron :
Les monnaies numériques de banque centrale, ou « MNBC » : on dit que c’est la plus importante tendance actuelle en matière de paiements, car beaucoup de pays songent à prendre ce virage. Beaucoup de banques centrales en sont déjà à la phase des recherches préalables à la mise en œuvre, y compris la Banque du Canada, qui a annoncé cette année qu’elle jetait les bases pour pouvoir rapidement passer à l’action si la nécessité d’une MNBC se concrétisait.

Cyrielle Chiron :
Le Canada se penche sur la question des monnaies numériques depuis déjà un certain temps. Par exemple, le projet Jasper est une initiative de recherche lancée conjointement en 2016 par Paiements Canada, la Banque du Canada et leurs partenaires. Le projet a commencé par une étude de la technologie des registres distribués, et grâce aux différents partenariats, il a connu son aboutissement lorsque la Banque du Canada a réussi à utiliser une MNBC pour envoyer un paiement test à la banque centrale de Singapour.

Cyrielle Chiron :
Le monde entier pense maintenant à l’argent et aux paiements dans l’optique des MNBC, et si les progrès se maintiennent au rythme actuel, les MNBC transformeront sans aucun doute notre secteur et notre économie. Je m’appelle Cyrielle Chiron, et vous écoutez PayPod, un balado qui aborde sous tous ses angles l’ambitieuse mission de modernisation des paiements du Canada et explore les thèmes façonnant le monde des paiements au pays et autour du globe.

Cyrielle Chiron :
Comme les cryptomonnaies et l’argent électronique, les MNBC constituent un type de monnaie numérique. Cette innovation procure de nombreux avantages, mais quels sont ses inconvénients potentiels? Aujourd’hui, pour discuter de ce sujet entre autres, je reçois deux grands experts des MNBC : Rod Garratt, économiste mondialement reconnu et actuellement titulaire de la chaire Pellish en économie à l’Université de la Californie à Santa Barbara, et Francisco Rivadeneyra, directeur – MNBC, politiques et recherche sur les technologies financières, Gestion financière et Opérations bancaires, à la Banque du Canada. Bienvenue et merci à vous deux de vous joindre à moi pour cette édition du PayPod.

Rod Garratt :
Merci de nous recevoir.

Francisco Rivadeneyra :
Merci. Ravi d’être ici.

Cyrielle Chiron :
L’épisode d’aujourd’hui porte sur ce qui constitue, selon moi, le thème le plus en vogue dans le monde des paiements ces temps-ci : les MNBC. Je crois que si on faisait une analyse du monde des paiements, à supposer que ce soit possible, on verrait que ce thème est mentionné aussi souvent que la COVID-19. Je suis très heureuse de m’entretenir avec vous deux aujourd’hui. Je ne sais pas si nous aurons vraiment le temps de tout couvrir : j’ai tellement de questions! Je vais essayer de ne pas trop vous bombarder, mais il faut dire que le sujet est vraiment intéressant.

Cyrielle Chiron :
Commençons par donner un peu de contexte. On a tous entendu parler de la cryptomonnaie Libra, des bitcoins et d’autres cryptomonnaies du genre, mais j’aimerais commencer en vous demandant d’expliquer brièvement à nos auditeurs en quoi consiste une monnaie numérique de banque centrale et pourquoi ce sujet est aussi chaud à l’heure actuelle. On peut peut-être commencer par vous, Rod?

Rod Garratt :
Oui, merci. La meilleure façon de répondre à cette question consiste peut-être à décortiquer les concepts que vous venez de mentionner. Le bitcoin est une forme de monnaie numérique de source privée. Elle est de source privée parce qu’elle n’est pas émise par un État et elle est numérique parce qu’elle existe seulement sur ordinateur : il n’y a pas de bitcoins physiques. Ce qui caractérise les bitcoins, entre autres, c’est que leur masse n’est pas ajustée selon la conjoncture. Autrement dit, personne n’agit pour la stabiliser. Sa valeur a donc tendance à être très volatile.

Rod Garratt :
Beaucoup de gens se sont donc dit que pour profiter de certains des avantages des bitcoins tout en se protégeant contre leur volatilité, on pourrait arrimer la valeur de la monnaie numérique à celle d’une monnaie souveraine. Voilà très sommairement l’idée derrière les monnaies stables, dont la monnaie Libra est l’exemple le plus connu. En réalité, quelqu’un qui possède une monnaie stable de source privée ne possède pas la monnaie souveraine qui y est associée; il possède des jetons Libra, Tether, etc. En ce sens, la personne est toujours exposée au risque de fluctuation par rapport à la monnaie souveraine.

Rod Garratt :
Les banques centrales, en revanche, peuvent émettre une monnaie numérique qui a toujours la même valeur que la monnaie souveraine, car ce sont elles qui émettent la monnaie souveraine. C’est l’une des idées derrière les MNBC : c’est qu’on  peut la considérer cette monnaie comme parfaitement stable.

Rod Garratt :
Je parle ici d’une forme de MNBC qui serait analogue aux exemples que vous avez donnés, soit le bitcoin et le Libra. Ce serait, si je puis dire, une forme « tokenisée » de monnaie numérique qui pourrait être échangée sur des plateformes numériques qui sont souvent appelées des plateformes de TRD, ou technologie des registres distribués; mais le terme MNBC peut aussi servir à désigner ce qui arriverait si la banque centrale permettait simplement aux particuliers, aux membres du public, de détenir des comptes privés traditionnels à la banque centrale. Les consommateurs pourraient notamment avoir un compte d’épargne, un compte-chèques ou un compte de la banque centrale.

Rod Garratt :
Cette idée que les consommateurs pourraient être autorisés à détenir des comptes à la banque centrale est une idée nouvelle, et elle était envisagée bien avant l’arrivée des bitcoins, mais jusqu’à maintenant, les banques centrales n’ont pas vu de bonne raison de le faire. Mais les temps changent.

Cyrielle Chiron :
J’aimerais bien avoir votre avis à ce sujet, Francisco, du point de vue d’une banque centrale. Je sais que vous vous exprimez en votre nom personnel aujourd’hui et pas au nom de la Banque du Canada, mais comme vous faites partie d’une banque centrale, je crois que votre expérience pourrait nous éclairer. Pouvez-vous ajouter quelques précisions sur ce que Rod a dit, mais aussi nous dire pourquoi les gouvernements et les banques centrales explorent la possibilité de créer une MNBC, et pourquoi aujourd’hui?

Francisco Rivadeneyra :
Merci pour cette présentation, Cyrielle. En effet, je dois préciser que les opinions que je formulerai aujourd’hui sont les miennes et ne reflètent pas nécessairement celles de la Banque. Laissez-moi vous donner plus de détails sur ce que Rod a dit, et peut-être ajouter une explication un peu plus imagée.

Francisco Rivadeneyra :
On peut dire qu’il faut trois ingrédients pour faire une MNBC. Premièrement, la monnaie doit être un passif réel de la banque centrale. Ensuite, elle doit être accessible au public en tout temps. C’est ce qu’on appelle parfois l’accessibilité universelle. Et bien sûr, elle doit être électronique. Ce sont les trois ingrédients essentiels.

Francisco Rivadeneyra :
Quand je dis que ces ingrédients sont essentiels, je veux dire que s’il en manque un, on n’est pas en présence d’une MNBC. Par exemple, si on a les deux premiers ingrédients, soit le fait d’être un passif réel et d’être universellement accessible, mais qu’on parle d’une monnaie qui n’est pas électronique, on parle tout simplement d’argent comptant. C’est pourquoi certaines personnes considèrent les MNBC comme de l’argent comptant électronique.

Francisco Rivadeneyra :
En plus de ces ingrédients essentiels, on pourrait ajouter d’autres caractéristiques, selon les motivations publiques qui sont derrière leur émission ou leur conception. L’une des grandes promesses offertes par l’argent numérique est son caractère programmable, ce qui signifie que les paiements ou les opérations peuvent être assujettis à des conditions. Certaines personnes pensent que c’est là l’une des grandes promesses des MNBC.

Francisco Rivadeneyra :
Revenons à votre question, à savoir « pourquoi maintenant? ». Les MNBC sont un sujet chaud entre autres parce qu’il y a eu d’énormes progrès technologiques au cours des dix à vingt dernières années dans les domaines de la cryptographie et de l’informatique mobile, et ces progrès ont permis aux banques centrales de proposer de nouvelles formes d’argent électronique directement au public. Par ailleurs, ces mêmes progrès ont permis au secteur privé de contourner le système central national qui est réglementé ou exploité par les banques centrales.

Francisco Rivadeneyra :
Autrement dit, avec ces progrès technologiques, les banques centrales risquent d’être écartées de l’écosystème des paiements, mais elles ont aussi la possibilité de proposer ne monnaie électronique au public.

Rod Garratt :
Un autre des points intéressants, c’est qu’en raison de la popularité accrue du bitcoin, les gens ont commencé à se pencher sur la technologie sous-jacente à ce dispositif et sur les différentes utilisations qui pouvaient être faites de la technologie des registres distribués, non seulement pour les paiements, mais également pour la segmentation en unités de toutes sortes d’actifs, en particulier les valeurs mobilières. L’intérêt accru envers les MNBC vient en grande partie du fait que, si nous avons des actifs segmentés en unités, nous aimerions être en mesure d’effectuer des opérations sur ces actifs et avoir un véritable système de règlement-livraison, sur des plateformes conçues pour ces actifs. Pour y arriver, il faut être en mesure de payer à l’aide d’une forme d’argent qui peut être échangée de la même façon que ces valeurs mobilières segmentées en unités.

Rod Garratt :
L’intérêt du secteur envers les actifs segmentés en unités est une autre des grandes raisons qui expliquent l’augmentation de la demande pour une forme d’argent segmentée en unités qui provient de la banque centrale.

Cyrielle Chiron :
Très intéressant. J’aimerais continuer avec vous, Rod. Je comprends que ma question n'est pas évidente, car je suis sûre que vous me direz : « Eh bien, ça dépend de beaucoup de choses, comme la forme que prend la monnaie, les parties concernées ou le système bancaire de chaque pays, ou toutes ces réponses », toutes les choses que vous avez tous deux mentionnées plus tôt, mais essayons d’y répondre. Combien de temps faut-il pour mettre en circulation une MNBC?

Rod Garratt :
Ça dépend en fait du type de MNBC . Comme on l’a dit, je crois, il y a deux façons de voir les MNBC, selon leur forme. Selon l’une d’elles, une MNBC est associée à un compte que les gens peuvent détenir à la banque centrale. Encore une fois, l’idée est que les gens ont déjà des comptes bancaires, mais l’argent dans ces comptes fait partie du passif des banques commerciales. Les économistes appellent souvent cet argent de la « monnaie de banque commerciale ». Mais on pourrait aussi permettre aux gens de détenir des comptes à la banque centrale. Il s’agirait alors d’un passif de la banque centrale, qui est distinct des dépôts faits par les consommateurs auprès des banques commerciales parce que l’argent ne serait exposé à aucun risque de non-paiement. Ce type de compte pourrait être offert assez rapidement, car la technologie existe déjà.

Rod Garratt :
Les difficultés à cet égard seraient d’abord d’ordre juridique, car dans la plupart des pays, y compris le Canada, je crois, il faudrait modifier la loi sur les banques pour que ces dernières soient autorisées à offrir ces comptes au public. À l’heure actuelle, du moins aux États-Unis, seules les institutions financières sont autorisées à détenir des comptes à la banque centrale. La technologie nécessaire existe déjà. Il y aurait beaucoup de détails à régler. Qui serait responsable de la connaissance du client? Comment ces comptes seraient-ils ouverts? Il y a beaucoup de questions organisationnelles. Mais la technologie est là.

Rod Garratt :
L’autre conception des MNBC, comme j’y ai fait allusion quand vous avez présenté la notion des monnaies comme le bitcoin, est complètement différente parce que cette monnaie serait échangée d’une autre manière, de façon décentralisée. Cette monnaie existe sur des plateformes de registres distribués, ce qui constitue un tout autre mode de fonctionnement que celui d’un compte bancaire centralisé conventionnel.

Rod Garratt :
Ce type de technologie prendrait beaucoup plus de temps à mettre en place, car elle est relativement nouvelle. La banque centrale aurait à choisir une façon de le faire. Elle aurait à résoudre une foule de questions concernant l’extensibilité et la sécurité, et cela prendrait beaucoup plus de temps, mais c’est une avenue qui suscite beaucoup d’intérêt. Comme Francisco l’a mentionné tout à l’heure, quand on pense à des notions comme l’argent programmable, c’est-à-dire de l’argent doté de caractéristiques améliorées, bon nombre de ces aspects entreraient en ligne de compte pour l’argent offert sur ces plateformes de registres distribués. Ce sont des plateformes qui permettent des choses comme les contrats intelligents. Nos auditeurs ont probablement entendu ce terme. C’est l’idée qu’on pourrait en fait restreindre la façon dont l’argent est utilisé. On pourrait allouer de l’argent automatiquement. Des paiements comme les intérêts sur les comptes de dépôt pourraient être distribués automatiquement. Il y a beaucoup d’avantages à introduire de l’argent sur ces nouvelles plateformes, mais ce type de monde est encore loin de la réalité de la banque centrale.

Francisco Rivadeneyra :
Si vous me permettez d’ajouter quelque chose…

Cyrielle Chiron :
Oui, j’allais vous demander votre idée là-dessus, et peut-être de nous dire comment les MNBC sont perçues au Canada et si vous avez une idée du délai pour leur concrétisation.

Francisco Rivadeneyra :
Oui, c’est une question très importante. En effet, il y a l’aspect technologique dont Rod a parlé, mais je pense que l’aspect le plus important consiste à savoir à quel moment le gouvernement offrira le soutien nécessaire à la Banque du Canada pour émettre cette monnaie. La Banque du Canada a abordé la question dans le discours du sous-gouverneur Tim Lane, en février, en disant que le Canada n’a pas besoin d’une MNBC maintenant, mais qu’on ne peut pas attendre d’en avoir besoin pour commencer à y penser.

Francisco Rivadeneyra :
La Banque a adopté la position selon laquelle nous travaillons sur un plan de contingence, dans l’éventualité où la Banque aurait besoin d’émettre une monnaie de ce type, avec l’appui du gouvernement. C’est essentiellement une question de choix. Dans quel scénario pourrions-nous avoir besoin d’émettre cette monnaie? Dans son discours, le sous-gouverneur a proposé deux scénarios; selon l’un d’eux, si les Canadiens commencent à utiliser des monnaies numériques privées qui menacent l’utilisation du dollar canadien comme unité de base des comptes, en utilisant par exemple [inaudible] numérique ou le dollar américain, cela menacerait réellement notre souveraineté monétaire et cela causerait des problèmes à long terme pour l’application de la politique monétaire et de la réglementation du secteur bancaire. Ce serait un scénario dans lequel il y aurait une forte motivation à émettre des MNBC.

Francisco Rivadeneyra :
Mais il y a une autre tendance qu’on voit de plus en plus, et c’est la disparition de l’argent comptant. En effet, les Canadiens utilisent de moins en moins d’argent comptant au point de vente et utilisent autre chose pour payer. Certains paiements sont toujours effectués en dollars canadiens, mais ce sont tous des scénarios dans lesquels il y aurait une motivation à émettre une MNBC, car si on offre une monnaie numérique garantie par la banque centrale, les Canadiens auront accès à l’argent de la banque centrale. Voilà les deux scénarios.

Francisco Rivadeneyra :
Si on revient à l’horizon temporel de ce projet, il faudrait alors nous préparer en effectuant des études économiques et technologiques, mais nous ne déciderions pas d’émettre une monnaie de ce genre jusqu’à ce que ces scénarios se matérialisent et menacent réellement notre souveraineté monétaire, notre capacité concurrentielle ou d’autres aspects.

Cyrielle Chiron :
C’est un bon point. Je suis d’accord avec vous. On ne peut pas se contenter d’attendre. Il faut explorer différents scénarios pour être prêts lorsque ce sera en place. J’aimerais rester avec vous, Francisco, pour un temps encore. Vos études ont été récemment été publiées et mettent en évidence les incidences des MNBC et d’autres innovations technologiques sur le mandat principal des banques centrales. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos conclusions?

Francisco Rivadeneyra :
La Banque a effectué énormément de recherches sur l’aspect technologique et l’aspect économique, ainsi que sur les implications des MNBC pour la politique bancaire et monétaire, mais je ne vais m’arrêter que sur une petite étude que nous avons analysée dans un article que j’ai signé avec Charlie Cannon et Russell Wong. Nous avons examiné les monnaies numériques du point de vue des consommateurs et la manière dont les utilisateurs finaux interagiraient avec elles, en mettant l’accent sur les risques et l’aspect pratique.

Francisco Rivadeneyra :
Bien sûr, nous nous intéressons à cette question parce que si on décide d’émettre une MNBC ou de réglementer certaines des monnaies numériques privées utilisées au Canada, il faut se mettre à la place des utilisateurs. Ce que nous tentons de faire, c’est d’évaluer les caractéristiques de ces utilisateurs; par exemple, nous examinons les avantages de détenir une grande quantité de monnaie numérique protégée par une clé privée et donc susceptible de perte par rapport à l’aspect pratique de ce côté privé. Comment les consommateurs évaluent-ils leur capacité à détenir des soldes de façon sécuritaire et privée par rapport à la nécessité d’avoir à se souvenir de mots de passe ou de clés de produits ou d’avoir à les protéger? Ces questions peuvent être vraiment importantes si nous émettons une monnaie de banque centrale. Nous devons penser à la façon dont les clients géreront ces soldes.

Francisco Rivadeneyra :
Nous pensons qu’un écosystème pourrait voir le jour parce que les gens auront besoin de gérer ces soldes de façon sécuritaire, peut-être à l’intérieur de portefeuilles, ou dans certains, les utilisateurs déposeront ces soldes auprès d’un gardien quelconque qui devra encadrer le risque de perte. D’une certaine façon, nous pensons que nous finirons par avoir un écosystème qui pourrait ressembler de très près au système actuel et dans lequel un utilisateur pourrait, à un certain moment, décider de convertir ces soldes et de les échanger pour un dépôt de banque commerciale. Nous examinons ces échanges possibles.

Cyrielle Chiron :
Quels seraient les avantages d’une MNBC pour un consommateur?

Francisco Rivadeneyra :
Il y aura d’abord la protection de la vie privée, et Rod étudie cet aspect de très près, mais au niveau systémique également, cette monnaie offrirait une solution de rechange concurrentielle aux moyens de paiement privés. Par exemple, l’argent comptant est aujourd’hui une option de rechange à l’utilisation des cartes de débit. Une MNBC offrirait une solution de rechange externe si un utilisateur particulier ne souhaite pas avoir une carte de débit ou utiliser une carte de crédit pour régler une opération. Ce seraient deux des principaux avantages pour les utilisateurs, soit la protection de la vie privée et le fait d’avoir plus d’options.

Cyrielle Chiron :
D’accord, merci. Rod, j’aimerais avoir votre avis là-dessus. Nous pourrions peut-être parler un peu plus des incertitudes associées à l’adoption d’une MNBC. J’aurais deux questions à ce sujet. Premièrement, quels sont, à votre avis, les risques et les implications de l’adoption d’une MNBC dans l’ensemble, et deuxièmement, quelles seraient les hésitations à cet égard, s’il y en a? Je pense à tout le monde, dans ce cas-ci. Francisco a mentionné les consommateurs. Voyez-vous de l’hésitation de la part des consommateurs, des entreprises ou même des banques en général?

Rod Garratt :
D’accord, merci. Il y a beaucoup de risques. Il y a des risques opérationnels, des risques de sécurité, des risques de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme, et ainsi de suite. Essentiellement, il faut que ça fonctionne. La exigences pour une banque centrale sont beaucoup plus strictes que pour une entreprise de technologie financière en démarrage. Si une nouvelle entreprise de technologie financière propose quelque chose et que ça ne fonctionne pas, elle peut tout simplement changer de projet, mais bien sûr, une banque centrale ne peut pas faire ça. Il faudrait qu’un nouveau système respecte toutes les normes de résilience et de sécurité énoncées dans les Principes pour les infrastructures de marchés financiers, et ces normes couvrent une vaste gamme de questions qui s’appliquent aux participants directs et indirects sur la plateforme.

Rod Garratt :
Il y a beaucoup de risques, et il faudrait donc que la banque centrale soit très à l’aise avec cette monnaie avant d’aller de l’avant, et ça, c’est seulement du côté technologique. Il y a certains risques pour la stabilité financière qui ont fait couler beaucoup d’encre dans le monde de la recherche, notamment la fuite vers la qualité, si vous créez un actif parfaitement sûr. Il y a des risques pour la politique monétaire. Mais il y a aussi des avantages possibles dans ces domaines. Comme toujours, il y a des compromis à faire entre les avantages et les risques, mais les banques centrales n’évaluent généralement pas ces compromis de façon équilibrée. Elles ont tendance à s’inquiéter du risque, et avec raison.

Rod Garratt :
En ce qui a trait à l’hésitation, ce qu’il ne jamais perdre de vue, c’est le mandat de la banque centrale. Quel est ce mandat? La banque centrale a pour mandat de garantir la sûreté, l’efficacité et l’accessibilité des modes de paiement. À cet égard, les banques centrales peuvent jouer deux rôles. Elles peuvent être des administrateurs; autrement dit, elles peuvent mettre en place un système et l’administrer. Ou elles peuvent être des organismes d’encadrement, c’est-à-dire qu’elles soutiennent la capacité du secteur privé à offrir des services de paiement.

Rod Garratt :
Dans le cas des MNBC, comme dans de nombreuses autres situations où les elles interviennent, les banques centrales doivent d’abord s’interroger sur leur mandat. Au Canada, par exemple, il y a un système de paiements qui fonctionne très bien, soit le système des paiements de détail. Les banques commerciales font un très bon travail. Elles ont un système solide, ce qui signifie que les risques sont minimes si on tient compte de l’assurance-dépôts et des politiques de renflouement de la banque centrale qui protègent les banques commerciales. Les dépôts commerciaux comportent très peu de risques; j’irais même jusqu’à dire qu’il n’y en a aucun au Canada. Il faut songer aux raisons qui expliquent cela.

Rod Garratt :
Je pense que les raisons se rapportent principalement, comme je l’ai mentionné, à la réalisation de ce mandat et à la question de savoir si la banque centrale peut et devrait offrir une forme quelconque de paiement que personne d’autre ne peut offrir. Cela nous ramène, d’une certaine façon, à l’argent comptant. L’une des choses intéressantes au sujet de l’argent comptant, c’est qu’il connaît un déclin. Les gens l’utilisent de moins en moins, et cette tendance a bien sûr été accélérée par la pandémie de COVID-19, car l’argent comptant est un objet physique qu’on touche et qui change de mains. Il y a beaucoup d’intérêt pour les paiements sans contact. À lui seul, cet environnement changeant où l’argent comptant est moins utilisé soulève certainement la question de savoir si les banques centrales, étant donné que ce sont elles qui produisent l’argent comptant, doivent offrir une solution de rechange, comme Francisco l’a mentionné plus tôt, sous forme électronique. Selon moi, c’est l’un des enjeux que les banques centrales doivent examiner.

Rod Garratt :
Encore une fois, simplement pour résumer, l’hésitation vient du fait que la banque centrale, dans son mandat qui consiste à assurer la sûreté, l’efficacité et l’accessibilité des modes de paiement, doit décider si c’est quelque chose qu’elle doit faire ou non.

Cyrielle Chiron :
D’accord. Je partage votre avis. On constate le déclin de l’argent comptant à l’échelle mondiale, et au Canada, ce déclin est de l’ordre de 40 % au cours des cinq dernières années. Ça alimente certainement cette tendance, et la COVID-19 l’a aussi accélérée. Francisco, voulez-vous nous faire part de vos réflexions au sujet de ces risques? Je suis sûre que oui. Vous voulez ajouter quelque chose?

Francisco Rivadeneyra :
Merci, Cyrielle. Je pense que je vais abonder dans le même sens que Rod. Du point de vue du mandat des banques centrales, leur mandat partout dans le monde, et c’est aussi le cas au Canada, consiste à assurer la stabilité financière, la stabilité des prix, l’efficacité et la sécurité des systèmes de paiements, ainsi que l’offre de devises. Du point de vue des banques centrales, et c’est particulièrement le cas au Canada, si vous examinez le marché et qu’il n’y a pas de problème majeur avec votre système financier, la politique monétaire ou le système monétaire, ou système de paiements, c’est un pas difficile à franchir. Il faut un très bon argument pour justifier ces risques en plus des nombreuses incertitudes de ces nouvelles technologies. On ne connaît pas le risque en matière de cybersécurité. C’est une très grande préoccupation. Mais par ailleurs, on ne sait pas comment l’émission d’une MNBC pourrait en fait modifier la composition du système financier. Il pourrait y avoir beaucoup de dépôts auprès des banques commerciales qui seront convertis en MNBC, et c’est quelque chose que nous voudrons peut-être examiner très attentivement. Ce ne sont là que deux exemples.

Francisco Rivadeneyra :
C’est donc surtout, je dirais, une question de prudence , en tenant toujours compte des objectifs de nos politiques publiques et de nos mandats.

Cyrielle Chiron :
J’aimerais vous demander quelque chose d’autre à tous les deux. Certains pays comme la Chine semblent être beaucoup plus avancés que d’autres en matière de MNBC. J’aimerais savoir ce que vous en pensez. Où se situent le Canada et d’autres grandes économies mondiales en comparaison, et que peut apprendre le Canada des pays qui sont plus avancés?

Rod Garratt :
Je pense que c’est une excellente question. Ça souligne qu’il est important de se rappeler que les pays ont tous des motivations et des besoins très différents. Si on pense au pourcentage de la population qui utilise les services bancaires, ou au type de technologies existantes ou au taux d’utilisation de l’argent comptant, comme nous venons d’en parler, ces éléments sont très différents d’un pays à l’autre, ce qui signifie que la nécessité de se doter d’autres sources de paiement peut être très différente, mais ça ne signifie pas nécessairement que la banque centrale doive adopter une MNBC.

Rod Garratt :
Revenons à ce que j’ai dit plus tôt au sujet du rôle de la banque centrale, qui est parfois celui d’un administrateur et parfois celui d’un organisme d’encadrement. On pourrait penser en particulier aux systèmes de paiements de certains pays d’Afrique. Au Kenya, par exemple, l’utilisation d’argent comptant posait un problème, et une entreprise de téléphonie cellulaire, Safari Comm, a mis en place une application de paiement mobile appelée Empeza. Cette application est devenue très populaire et son utilisation dépasse celle qui est faite des monnaies comme le bitcoin, ce qui n’est pas passé inaperçu dans certains cercles.

Rod Garratt :
Dans ce cas-ci, la banque centrale n’avait jamais vu quelque chose de semblable . Elle n’avait pas vraiment de cadre réglementaire pour ça, mais elle a communiqué avec Safari Comm, elle a reconnu qu’il s’agissait d’une forme de paiement utile, et elle l’a fait fonctionner. La banque a travaillé avec Safari Comm et elle a fait fonctionner cette solution. Dans des situations comme celles-là, les réponses du secteur privé ont été très utiles, et la banque centrale a plus ou moins joué un rôle de soutien. Je pense qu’elle est en fait devenue copropriétaire à un certain moment, mais qu’elle jouait essentiellement un rôle de soutien.

Rod Garratt :
Ailleurs, on n’a toujours pas la bonne solution technologique. L’une des grandes questions est celle du point de départ. Quel type de plateformes de systèmes de paiements sont déjà en place? Dans les pays où l’infrastructure de paiements ne répond pas aux besoins du public, il y a une plus grande motivation à mettre à l’essai et à adopter ces nouvelles technologies. C’est très différent d’un endroit à l’autre.

Rod Garratt :
La Chine, bien sûr, est un autre bon exemple, car les raisons qui ont poussé ce pays à adopter ces types de paiements ne sont peut-être pas exactement les mêmes que celles des autres pays. C’est un système qui comprend deux grands fournisseurs de paiements mobiles, Alipay et WeChat Pay, qui dominent complètement le secteur. La banque centrale participe à la gestion de ces systèmes, et la monnaie numérique de banque centrale qu’elle propose et pourrait lancer sous peu sera intégrée à ces systèmes. Ça dépend vraiment beaucoup du cas particulier de chaque pays.

Cyrielle Chiron :
Je crois que vous avez raison. Tout dépend du point de départ. Comme vous l’avez tous deux mentionné, il s’agit d’examiner la situation du marché boursier et les systèmes déjà en place, pour que tout puisse partir de là. Francisco, je sais que la Banque du Canada collabore avec d’autres banques centrales. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet?

Francisco Rivadeneyra :
Oui. J’aimerais ajouter quelque chose sur la question de la Chine et de la course au déploiement des MNBC.

Cyrielle Chiron :
Allez-y!

Francisco Rivadeneyra :
C’est important de songer à notre perception de ce qui se passe dans les autres pays. En effet, la Chine fait les manchettes et il semble que l’émission de sa propre MNBC soit imminente, mais je crois qu’il faut faire attention de ne pas voir ça comme une course. Le fait d’être le premier pays pourrait procurer des avantages, comme la possibilité de tirer profit de la demande latente pour un moyen de paiement électronique international. Ça pourrait être un avantage. Mais, comme Rod l’a déjà mentionné, il y a aussi des enjeux de réputation importants.

Francisco Rivadeneyra :
Si une banque centrale émet une MNBC qui fait plus ou moins long feu ou dont la mise en œuvre connaît des ratés, il pourrait y avoir des conséquences graves sur la politique monétaire, par exemple. Ou si le système financier réagit de façon inattendue à votre nouvelle MNBC, cela pourrait se répercuter sur la stabilité financière. Donc, il n’est pas vraiment question d’être à tout prix le premier. De plus, comme je l’ai déjà mentionné, il faut régler tous les problèmes de cybersécurité avant d’aller plus loin.

Francisco Rivadeneyra :
Par ailleurs, je dirais que la Banque est l’une des banques centrales les plus à l’avant-garde dans le domaine des MNBC. Même si nous ne jugeons pas urgent d’émettre une MNBC, les nombreuses études que nous avons effectuées ont commencé en 2013, donc bien avant que les gens commencent à en parler. Nous avons d’abord fait des études économiques, nous avons fait des essais technologiques, et bien sûr, Paiements Canada et Rod ont joué un rôle important dans les expériences du projet Jasper. Ces expériences se poursuivent aujourd’hui, et nous collaborons avec de nombreuses banques centrales et organisations internationales, en tentant de peser sur l’orientation des règles mondiales d’encadrement.

Francisco Rivadeneyra :
Simplement pour résumer, le fait de ne pas être le premier pays permettrait à la Banque, selon moi, d’apprendre de l’expérience des autres, ce qui pourrait nous éviter certains coûts et certains risques. Comme j’ai dit tout à l’heure, nous devrions émettre cette monnaie quand la situation dans notre pays le justifiera.

Cyrielle Chiron :
Oui, bien d’accord. Restons sur ce sujet. Vous avez parlé un peu des aspects internationaux. Nous avons parlé des MNBC surtout à l’échelle nationale, mais qu’en est-il du marché international? Est-ce qu’il ne faudrait pas se doter d’une norme mondiale si nous sommes plusieurs à envisager de créer ce genre de monnaie?

Francisco Rivadeneyra :
Très bonne question. À l’heure actuelle, l’interopérabilité est un important sujet de débat ente les banques centrales, et en fait, le Comité sur les paiements et les infrastructures de marché vient de publier un rapport à ce sujet cette semaine. Il porte sur les questions des paiements, des versements et de l’interopérabilité entre les pays. Il mentionne brièvement les MNBC, car elles pourraient favoriser l’interopérabilité pour les paiements transfrontaliers ou peut-être les versements, mais ça demeure vraiment à déterminer, car ça dépendra des conversations plus vastes qui devront avoir lieu sur les normes, comme vous dites, ou même des aspects juridiques. Pour assurer l’interopérabilité des systèmes, il faudra peut-être obtenir une reconnaissance juridique du passif et des registres des différentes banques centrales. Nous n’en sommes qu’aux premières étapes de ces conversations.

Francisco Rivadeneyra :
Il y a beaucoup de conversations. C’est l’un des sujets de discussion au sein de la coalition des MNBC, dont la Banque du Canada fait partie. Mais je pense aussi que pour bon nombre de ces discussions sur les moyens d’optimiser l’efficacité des paiements transfrontaliers, nous aurons besoin du secteur privé, car une bonne partie de la friction qui nuit aux paiements transfrontaliers est liée à l’accès, aux normes de messagerie et aux barrières à l’entrée; il y a de nombreux aspects qui ne relèvent pas seulement de la banque centrale.

Cyrielle Chiron :
Effectivement. Rod, j’aimerais revenir à l’argent comptant. On parle du déclin de l’argent comptant et c’est un fait qu’on ne remet pas en question. Nous aimerions savoir ce que vous en pensez. En tant qu’économiste, croyez-vous que les MNBC remplaceront l’argent comptant entièrement un jour? Croyez-vous que ce soit une possibilité réelle dans un avenir prévisible?

Rod Garratt :
D’une certaine façon, il semble qu’il soit inévitable que l’argent comptant en papier disparaisse, mais je crois que ce n’est pas pour demain. Entre autres parce que même si on adopte de nouvelles solutions de paiement, qu’elles soient offertes par la banque centrale ou par le secteur privé, les autres modes de paiement peuvent rester en parallèle. Il y a des raisons de croire que l’argent comptant continuera d’être nécessaire pendant longtemps, même si son utilisation diminue grandement.

Rod Garratt :
Il faut rappeler qu’il y a un moment à partir duquel l’utilisation d’argent comptant n’est plus viable. Pensez au travail que ça représente pour les commerces : s’ils acceptent de l’argent comptant, ils doivent faire des dépôts à la banque, avoir de la monnaie sous la main au début de chaque journée… L’argent comptant, c’est… je ne dirais pas complexe, mais disons ça demande beaucoup de travail d’accepter l’argent comptant quand on a solutions de rechange électroniques très rapides et efficaces.

Rod Garratt :
À un certain stade, si l’utilisation de l’argent comptant tombe sous un certain niveau, les commerces ne voudront plus l’accepter. Et à ce moment, la petite fraction de la population qui aimerait toujours l’utiliser ne pourra plus le faire. Ça devient problématique parce que certains segments de la population ne sont pas outillés pour utiliser des méthodes de paiement numériques. L’un des rôles de la banque centrale consiste à s’assurer qu’aucun segment de la population ne soit exclu.

Rod Garratt :
Ces enjeux sont compliqués, et ce sont des questions que les banques centrales doivent aborder, mais elles laissent entendre que l’argent comptant existera pendant longtemps. L’argent comptant pourra mourir à petit feu, si je peux m’exprimer ainsi. Je pense que c’est probablement ce qui se produira.

Cyrielle Chiron :
C’est un bon point, parce que vous avez dit que certaines personnes utilisent toujours l’argent comptant ou ne sont peut-être pas à l’aise d’utiliser autre chose, et je suis d’accord pour dire que le Canada est une société très bancarisée. Il y a aussi le problème de la refonte des services bancaires. Mais l’autre question que je me pose concerne le fait qu’il s’agit d’une méthode électronique, contrairement à l’argent comptant. Alors, qu’est-ce qu’on fait s’il y a un orage, par exemple, et qu’il y a une panne d’électricité ou que personne n’a accès aux systèmes numériques? Qu’est-ce qui se passerait?

Rod Garratt :
Je crois que c’est à Francisco de répondre à cette question, car je sais que la Banque du Canada travaille justement sur des dispositifs qui permettraient d’éviter ces problèmes.

Cyrielle Chiron :
Francisco, je vous cède la parole.

Francisco Rivadeneyra :
Oui, merci. En effet, je pense que c’est l’un des scénarios les plus importants, à savoir celui de l’accès universel et des paiements hors ligne. Parfois, c’est un seul et même scénario, du moins au Canada, dans une collectivité éloignée. Les membres de cette collectivité utilisent l’argent comptant parce que ça ne nécessite pas de connexion et que les billets de banque sont faciles à reconnaître et difficiles à falsifier. Mais comment fait-on avec un dispositif électronique qui a besoin d’électricité ou d’une connexion pour fonctionner?

Francisco Rivadeneyra :
En fait, la question des paiements électroniques hors ligne est une des questions les plus difficiles à régler dans tout le dossier des MNBC. On n’a peut-être pas besoin de viser le scénario parfait, c’est-à-dire que le paiement peut se limiter à une certaine valeur et à un certain délai de reconnexion, mais je pense que beaucoup de gens y réfléchissent. Même si nous n’avons pas encore de réponse, la solution d’accès universel pourrait consister, comme Rod l’a dit, à permettre une certaine coexistence de l’argent comptant et de la version numérique de l’argent.

Francisco Rivadeneyra :
La Banque a cette double mission, comme l’a déclaré Tim Lane dans son discours, et c’est pourquoi nous soutiendrons l’argent comptant aussi longtemps que les Canadiens l’exigeront. Mais nous songeons aussi sérieusement à l’effet que la création d’une MNBC aurait sur la demande de liquidités. Nous réfléchissons à des façons d’équilibrer ces deux objectifs.

Cyrielle Chiron :
Oui. C’est un programme complexe. J’aimerais continuer avec vous, Francisco, et parler d’une autre étude qui a été publiée. Ça revient à toutes les choses dont nous avons parlé, en fait. Il s’agit de savoir si les banques devraient émettre de l’argent électronique, comme les MNBC, et il s’agit de trouver des façons d’aborder les problèmes de concurrence au sein du secteur bancaire, comme vous l’avez mentionné tout à l’heure. Comment une MNBC se répercuterait-elle sur la relation entre la banque centrale et les banques commerciales, et peut-être aussi les entreprises offrant des cryptomonnaies privées comme le Libra, du point de vue de la compétence? Nous avons parlé du fait qu’on pourrait avoir un compte bancaire auprès de Banque du Canada ou non. Alors, comment entrevoyez-vous cette relation?

Francisco Rivadeneyra :
Il s’agit d’une étude que nous avons faite il y a quelques années avec Charlie Cannon et Russell Wong. Elle portait sur un vaste éventail de motivations qui ont été mises de l’avant principalement par les banques centrales. Comme j’ai dit tout à l’heure, on peut les regrouper en quelques catégories, soit la stabilité des prix, la stabilité financière, les systèmes de paiements et l’offre de devises. La question est toujours de savoir si les MNBC peuvent aider les banques centrales à remplir ces mandats.

Francisco Rivadeneyra :
Après avoir étudié la question, du moins en ce qui a trait à la politique monétaire, nous avons constaté qu’il serait difficile d’améliorer la conduite de la politique monétaire. En particulier, certains auteurs ont examiné l’utilisation des MNBC pour mettre en place des taux d’intérêt négatifs, mais il y a tellement d’obstacles à surmonter avant de pouvoir appliquer des taux d’intérêt négatifs, par exemple en période de récession profonde. Il faudrait éliminer l’argent comptant. C’est contraire à l’un de nos mandats, qui consiste à offrir une monnaie au public.

Francisco Rivadeneyra :
En ce qui a trait à la stabilité financière, selon la méthode utilisée pour déployer une MNBC, celle-ci pourrait réellement changer l’organisation du secteur et la composition du système financier. Par exemple, ça pourrait changer le modèle de financement des banques commerciales. Ce n’est pas ce que souhaite la Banque. La Banque ne veut pas bousculer les choses. Selon nous, une MNBC devrait être déployée de manière à éviter tout préjudice, et non seulement pour améliorer ce que nous avons à l’heure actuelle.

Francisco Rivadeneyra :
Il reste encore beaucoup de recherche à faire sur les effets que ça aurait sur le secteur bancaire, mais je pense qu’on a déjà une certaine connaissance intuitive de la question des systèmes de paiements et de la concurrence. Une MNBC serait une nouvelle forme d’argent de la banque centrale qui entrerait en concurrence avec d’autres modes de paiement, comme les cartes de débit et de crédit, dans une certaine mesure. À notre avis, une MNBC améliorerait la concurrence sur le marché des modes de paiement, en offrant une méthode universellement accessible sans éliminer l’option de payer en argent comptant.

Francisco Rivadeneyra :
Si l’utilisation de l’argent comptant continue de diminuer, une MNBC pourrait servir à maintenir une certaine stabilité sur le marché quant aux modes de paiement.

Rod Garratt :
J’aimerais ajouter quelque chose à ce sujet. Francisco a mentionné la question de la protection de la vie privée, et c’est une question sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. C’est l’une des questions les plus importantes, car si les paiements deviennent presque entièrement numériques et que l’argent comptant disparaît, il n’y a soudainement plus de façon d’effectuer un paiement tout en protégeant votre vie privée. C’est un enjeu qui intéresse les banques centrales et qui intéresse aussi le grand public.

Rod Garratt :
Une MNBC pourrait peut-être offrir une certaine forme de protection de la vie privée. Il faut comprendre que protection de la vie privée n’est pas synonyme d’anonymat. Ça ne signifie pas nécessairement que la banque centrale ne sait pas qui vous êtes, mais ça signifie que vous auriez la possibilité d’effectuer un paiement en privé, sans que le secteur privé ne sache ce que vous faites. Cela pourrait avoir de bons côtés et de mauvais côtés.

Rod Garratt :
Le secteur privé peut notamment se servir de vos renseignements de paiement pour exercer de la discrimination en matière de prix. Et en fait, c’est un problème beaucoup plus profond, comme je l’ai démontré dans un document de travail de la Banque du Canada rédigé avec Martin Van Ort, car si vous ne protégez pas vos renseignements personnels et vos paiements, le détaillant peut se servir de ces renseignements pour exercer de la discrimination en matière de prix contre des personnes qui ont des caractéristiques observables semblables aux vôtres. Il y a ensuite tout l’aspect de la protection de la vie privée qui se rapporte au bien public et qui est menacé par la disparation de l’argent comptant.

Rod Garratt :
D’une certaine manière, la banque centrale est importante, car elle n’a aucune motivation, du moins aucune motivation commerciale, pour faire quoi que ce soit avec vos données personnelles. Christine Lagarde a justement souligné que ce que les banques centrales ont à offrir de plus que le secteur privé dans le domaine des paiements, c’est la protection de la vie privée. Ce qu’elle veut dire, c’est que l’information serait à la disposition de l’État et de la banque centrale, mais pas du secteur privé. À mon avis, du moins, c’est très bien.

Rod Garratt :
D’abord, il faut faire la différence entre la banque centrale et l’État. La banque centrale n’utilise pas cette information ou ne l’examine pas, et il n’y a certainement rien qui l’incite à la communiquer. Elle n’est pas motivée à communiquer cette information par la perspective de profits.

Rod Garratt :
J’ajouterais avant de terminer que la première MNBC, c’était peut-être quelque chose qui s’appelait « Dinero Electrónico », un système de paiements mobile qui a été créé en Équateur et qui permettait aux gens d’effectuer des paiements dans une dénomination qui était essentiellement la monnaie de la banque centrale, à savoir le dollar américain (parce que ce pays a adopté le dollar). Si on regarde comment le système était conçu, les renseignements sur les personnes qui effectuaient des paiements étaient accessibles, mais pas facilement accessibles. Il fallait, en fait, aller extraire les données du système pour découvrir quel genre de personnes effectuaient des paiements, et il n’y a aucun incitatif pour que l’administrateur le fasse.

Cyrielle Chiron :
Excellent point. La protection de la vie privée et l’anonymat sont aussi deux questions importantes. Les données sont un autre grand sujet de conversation, car elles sont partout, et la protection de la vie privée est une question très importante.

Cyrielle Chiron :
Avant de conclure aujourd’hui, je voulais avoir votre avis sur l’intensification des dialogues au sujet des MNBC depuis le début de la pandémie. Selon vous, quelle incidence aura la reprise économique sur des pays qui exploraient déjà la possibilité d’adopter une MNBC avant l’éclosion de COVID-19, et comment une MNBC pourrait-elle être utile durant la reprise, si ce genre de monnaie était déjà en place?

Rod Garratt :
Il y a une chose que tout le monde a constaté peu après l’éclosion de la COVID-19, c’est que les États ont mis en place des politiques conçues pour atténuer une partie du stress économique. Aux États-Unis, notamment, nous avons eu une loi appelée la CARES Act, qui prévoit le versement d’une somme maximale de 1 200 $ aux adultes dont le revenu individuel était inférieur à un certain niveau. Cette loi a soulevé la question de savoir comment il fallait remettre cet argent aux personnes.

Rod Garratt :
C’est possible de le faire dans le cadre actuel, mais beaucoup de gens ont signalé que si on avait une MNBC, qui permettrait essentiellement au gouvernement central de déposer l’argent directement dans les comptes des particuliers, ce type de programme aurait pu être déployé beaucoup plus rapidement et beaucoup plus efficacement. Ce serait un exemple.

Cyrielle Chiron :
Qu’en pensez-vous, Francisco?

Francisco Rivadeneyra :
C’est exactement ce que j’allais dire. La grande question, c’est de savoir si une MNBC aurait été l’outil à utiliser pour mettre en place le programme de transfert gouvernemental plus rapidement. En effet, ça pouvait être fait à l’aide de certains modèles, mais je crois qu’il faut faire attention de ne pas considérer les MNBC comme une solution parfaite à cette fin.

Francisco Rivadeneyra :
Laissez-moi diviser le tout en deux parties. D’abord, je veux souligner le fait qu’au Canada, la PCU a en fait été distribuée très rapidement, et je sais, d’après les conversations qui ont eu lieu entre les banques, le gouvernement et Paiements Canada, que cette prestation a été mise en place assez rapidement. Essentiellement, les gens ont obtenu leurs versements de la PCU en établissant un lien entre leur compte bancaire et l’organisme gouvernemental qui distribuait les fonds. C’est mon premier point, qui montre qu’il y a moyen d’établir des liens entre l’identité des personnes et leur compte bancaire.

Francisco Rivadeneyra :
C’est parce que peu importe la méthode de virement, pour être en mesure de virer l’aide gouvernementale, il faut pouvoir identifier la population cible. C’est plus difficile à faire qu’il n’y paraît, même si le virement est universel, car certaines personnes pourraient s’inscrire deux fois ou d’autres pourraient ne pas faire partie du système. Je dirais que c’est là que se situe le problème. Si la MNBC n’est pas liée à une seule personne, à un seul compte dans le système, elle n’atteint pas son objectif.

Francisco Rivadeneyra :
En ce qui a trait à la COVID-19, j’ai l’impression que la pandémie accélérera les tendances à la numérisation dans l’économie, qui vont de l’utilisation du commerce électronique jusqu’à l’utilisation des nouveaux modes de paiement. Donc, à long terme, l’argent comptant pourrait continuer d’être de moins en moins utilisé, mais à court terme, il y a un certain débat sur les effets des liquidités. Certains de nos collègues du service des devises ont donc mené un sondage sur l’utilisation des différents modes de paiement durant la pandémie. Et la principale conclusion était que même si les médias ont mentionné le cas de certains commerçants qui refusaient l’argent comptant durant le confinement en mars et une partie d’avril, rares sont les Canadiens qui ont essayé de payer comptant et n’ont pas pu le faire. C’est donc un point important à garder en tête, surtout parce que nos données sur le système de distribution des billets de banque montrent que le nombre de retraits en espèces a augmenté, en fait. Bien sûr, on le faisait pour la valeur stockée, et non pour faire des opérations. Mais c’est simplement pour apporter une nuance sur le rythme auquel on croit que l’argent comptant disparaîtra comme mode de paiement.

Cyrielle Chiron :
C’était tout le temps que nous avions pour cet épisode. Merci à vous deux. J’ai encore tellement de questions, mais on doit s’arrêter. Ce qui ressortait très nettement de notre conversation, c’est que ce sujet est vraiment d’actualité et qu’il est très intéressant, et je crois que tout le monde en parle ces jours-ci. Merci encore vraiment à tous les deux pour votre temps et vos propos éclairants.

Rod Garratt :
Merci.

Francisco Rivadeneyra :
Merci, Cyrielle.

Cyrielle Chiron :
Les monnaies numériques des banques centrales changeront l’avenir des paiements. Avec l’apparition de nouvelles monnaies numériques en ligne tous les jours, les organismes de réglementation commencent à changer leur façon de penser l’argent, et les banques centrales envisagent sérieusement de créer leur propre monnaie numérique. Alors que la Banque du Canada et le gouvernement fédéral étudient les avantages et les désavantages de cette option au Canada, il reste encore manifestement beaucoup de points à considérer.

Cyrielle Chiron :
Même si quelques avantages intéressants peuvent découler d’une telle innovation, les risques et les incertitudes doivent aussi être évalués avant qu’un changement aussi important ne soit apporté à l’économie. Une fois de plus, j’aimerais remercier Rod Garratt et Francisco Rivadeneyra d’avoir discuté avec nous aujourd’hui.

Cyrielle Chiron :
Comme toujours, PayPod peut être téléchargé sur votre application d’achat préférée ou à paiements.ca. Vous pouvez aussi participer aux discussions en ligne en utilisant le mot-clic #paiementsmodernes, et revenez-nous lors du prochain épisode, où nous continuerons d’explorer les mutations du monde des paiements. Merci encore, et à la prochaine.